Préface
En 1993, au plus fort de la diffusion du néolibéralisme dans les institutions économiques et sociales au Canada et ailleurs dans le monde, l’économiste en chef du Congrès du travail du Canada de l’époque, Andrew Jackson, a présenté The Case for a National Investment Fund — une vision alternative visant à démocratiser l’investissement dans les entreprises publiques, comme les grands projets d’infrastructure, à se prémunir contre les défaillances du marché et à réinvestir les profits de ces investissements publics au bénéfice de la population.
Bien que rédigé il y a plus de trois décennies, la republication de ce mémorandum lors du 31e congrès du Congrès du travail du Canada constitue une réponse d’actualité à la récente annonce du premier ministre Mark Carney concernant le « Fonds pour un Canada fort », présenté comme un soi-disant fonds souverain national. Or, la désignation de fonds souverain est pour le moins étonnante, en raison d’une conception qui s’écarte des modèles traditionnels de fonds souverains qui redistribuent les profits et les excédents issus de ressources comme ceux de la Norvège ou du Fonds du patrimoine de l’Alberta. À l’inverse, cette approche de type « obligation patriotique » visant à lever des capitaux pour de grands projets d’infrastructure cherche à stimuler l’investissement du secteur privé en transférant une partie du risque financier sur les citoyennes et citoyens du Canada. Contrairement à d’autres fonds souverains, les rendements de ces investissements sont plus susceptibles de bénéficier aux plus riches, plutôt que de servir à renforcer les filets de sécurité sociale ou à verser des dividendes à la population en général.
Dans un modèle plus démocratique d’investissement public, plutôt que de chercher à maximiser les rendements pour les actionnaires, Jackson soutient qu’un nouveau Fonds national d’investissement contribuerait à « créer une société plus juste qui répond aux besoins humains et exige que des investissements soient réalisés dans de nombreux secteurs pour des raisons principalement non économiques ». Faisant écho aux thèses d’Ed Broadbent sur la démocratie économique, la décommodification et la société plus juste, la proposition de Jackson de 1993 demeure particulièrement pertinente pour faire face à la polycrise actuelle issue des décennies de néolibéralisme. En misant sur des « investissements créateurs d’emplois qui ne satisfont pas aux taux de rendement actuellement exigés par les investisseurs privés et les institutions financières », cette proposition de Fonds national d’investissement montre aux Canadiennes et Canadiens à quoi pourrait ressembler une véritable alternative au Fonds Canada fort : une approche capable de garantir des emplois, de bâtir des infrastructures et de soutenir la transition vers une économie réellement verte et équitable.
— Clement Nocos, Institut Broadbent
Directeur des politiques et de l’engagement — 12 mai 2026