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Défendre l’emploi dans le contexte d’une guerre commerciale: perspectives canadiennes sur le travail, la sécurité et la confiance économique

Défendre l’emploi dans le contexte d’une guerre commerciale : perspectives canadiennes sur le travail, la sécurité et la confiance dans l’économie est un projet de recherche mené conjointement par la Fondation Friedrich Ebert Canada et l’Institut Broadbent. L’enquête a été réalisée sur le terrain par Viewpoints Research.

Clement Nocos est directeur des politiques et de l’engagement au Broadbent Institute, et Jordan Leichnitz est la directrice canadienne de la Fondation Friedrich Ebert.

Les auteurs tiennent également à remercier Natalie Pilla, responsable de recherche chez Viewpoints Research, pour son aide précieuse dans le cadre de cette analyse.

À propos de la Fondation Friedrich-Ebert

Forte d’une riche tradition de social-démocratie qui remonte à sa création en 1925, la Friedrich-Ebert-Stiftung est la plus ancienne fondation politique en Allemagne. Elle doit sa création et sa mission au legs politique de son homonyme Friedrich Ebert, le premier président allemand démocratiquement élu. La Friedrich-Ebert-Stiftung a pour mission de renforcer, de protéger et de promouvoir la démocratie dans plus de 100 pays dans le monde.

À propos de l’Institut Broadbent

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L’Institut Broadbent est le principal groupe de réflexion social-démocrate du Canada. Fondé en 2011 par Ed Broadbent, et guidé par les Principes de Broadbent pour la social -démocratie canadienne, l’Institut produit des recherches originales, organise des dialogues progressistes et forme des organisateurs et des leaders pour doter les mouvements sociaux des outils nécessaires pour faire progresser la justice et l’égalité.


Présentation et table ronde

Le rapport a été présenté par Jordan Leichnitz lors du Sommet sur le progrès 2026, dans le cadre d’une session intitulée Défendre l’emploi dans le contexte d’une guerre commerciale, suivie d’une table ronde animée consacrée aux conclusions du rapport, notamment :

Frederike Boll, Parti social-démocrate allemand, directrice de la planification stratégique
DT Cochrane, Congrès du travail du Canada, économiste principal
Marzian Alam, caucus du NPD de l’Ontario, directrice de la recherche



Principales constatations

[1] La croissance économique projetée ne répond pas aux besoins de tout le monde.La plupart des Canadiens ne pensent pas que la croissance économique visée dans les plans du premier ministre Carney changera la situation financière de leur ménage.

  • Près de la moitié (46 %) des Canadiens décrivent leur situation économique personnelle comme étant passable ou médiocre (« ils peinent à s’en sortir », « leur situation financière se détériore » ou « ils n’arrivent tout simplement plus à satisfaire leurs besoins fondamentaux »).
  • Seulement 24 % des Canadiens pensent que la situation financière de leur ménage s’améliorera à la faveur du plan de croissance du premier ministre, 42 % sont d’avis qu’elle restera la même alors que 15 % prévoient plutôt une détérioration de leur situation.

[2] Les points de vue différents des générations ont leur importance.Les jeunes travailleurs sont pessimistes mais ouverts à l’intervention de l’État. Les électeurs plus âgés voient quant à eux des jours meilleurs se profiler à l’horizon mais ils sont sceptiques face aux solutions mises de l’avant par le gouvernement.

  • Plus de la moitié des 18 à 34 ans (52 %) affirment que l’âge d’or du Canada est derrière nous. Ils sont toutefois plus enclins à penser que le plan de Carney les aidera (35 %) et ils affirment qu’ils adhéreraient à un syndicat si l’occasion leur en était offerte (43 % vraisemblablement).
  • Parallèlement, les électeurs de plus de 55 ans sont optimistes quant à l’avenir du Canada (45 % pensent que le meilleur est à venir), mais ils demeurent sceptiques face aux interventions gouvernementales comme les programmes de garantie d’emploi.

[3] Le travail n’a pas uniquement pour but de gagner de l’argent, mais le salaire compte. Les Canadiens considèrent que le travail permet à la fois de gagner sa vie et d’apporter sa contribution à la société, mais pour l’heure, un « bon emploi » est un emploi bien rémunéré.

  • Bien que la plupart des gens disent jouir d’une sécurité d’emploi satisfaisante, ils perçoivent une insécurité sur le marché du travail et ont du mal à composer avec la hausse des dépenses quotidiennes.
  • Deux Canadiens sur cinq considèrent que le travail autonome ou la gestion de leur propre entreprise est la meilleure option.

[4] Les syndicats sont perçus comme protégeant les emplois, ce qui n’est pas le cas des politiciens. L’adhésion à un syndicat est associée à un sentiment de sécurité économique, tandis que les politiciens sont généralement perçus comme étant les grands absents en période de crise économique à l’échelle locale.

  • Les Canadiens faisant partie de ménages syndiqués sont deux fois plus enclins à entrevoir une amélioration de leur situation financière (19 % par rapport à 10 % pour les ménages non syndiqués) et ont davantage tendance à voir l’économie d’un œil positif.
  • Plus d’un tiers (36 %) affirment que les représentants syndicaux se manifestent et sont de leur côté en cas de fermetures d’usines ou de licenciements, alors que seulement 13 % pensent la même chose des politiciens fédéraux.

[5] Les politiques pragmatiques sont celles qui trouvent actuellement l’écho le plus favorable. Les Canadiens sont généralement en faveur de l’intervention du gouvernement pour protéger les emplois, en créer de nouveaux et assurer la sécurité économique, mais ils doutent de la capacité du gouvernement de tenir ses promesses.

  • Bien que 34 % des Canadiens souhaitent que le gouvernement garantisse les emplois, 47 % déclarent ne pas faire confiance au gouvernement fédéral pour gérer des programmes de garantie d’emploi.
  • Les opinions sur le revenu universel de base sont partagées, et ce sont les Canadiens aux revenus les plus faibles qui ont le plus de doutes et d’incertitudes à ce sujet.
  • L’augmentation du salaire minimum et l’amélioration de l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle sont les deux grandes priorités des travailleurs, chacune de ces priorités se méritant la note de 37 %.
  • L’Intelligence artificielle soulève de graves inquiétudes : près de 6 Canadiens sur 10 affirment que l’IA causera du tort aux travailleurs, et un quart d’entre eux souhaitent que la réglementation de l’IA soit au premier rang des priorités.

Méthodologie

Ce sondage a été réalisé par Viewpoints Research auprès de personnes résidant partout au Canada.

Le sondage a fait l’objet d’une pondération afin de garantir que les réponses reflètent la répartition réelle de la population par âge, sexe et région, à partir des données du recensement de 2021 de Statistique Canada. Le sondage a été mené en anglais uniquement et n’a pas été réalisé au Québec. Il a été mené en ligne au moyen d’un questionnaire en ligne et a recueilli 1 014 réponses entre le 16 et le 26 janvier 2026. La marge d’erreur pour un échantillon aléatoire équivalent de même taille est de +/- 3 %.

Dans le présent rapport, les pourcentages indiqués ont été arrondis à l’unité supérieure, et les totaux présentés correspondent aux chiffres bruts avant arrondi. L’appartenance à une classe sociale, qu’il s’agisse de la classe ouvrière, de la classe moyenne ou de la classe supérieure, est déclarée par les personnes interrogées elles-mêmes.

Pour consulter la liste complète des questions de l’enquête, veuillez contacter info@viewpoints.ca

Introduction

Dans la foulée de la guerre économique déclenchée par le président américain Donald Trump, les perspectives économiques actuelles du Canada suscitent pessimisme et engendrent bien des incertitudes. Dans ses perspectives économiques de janvier 2026, la Banque du Canada considère que les droits de douane américains et l’imprévisibilité des futurs accords commerciaux provoquent des perturbations majeures pour l’économie américaine, justifiant des ajustements économiques qui n’ont pas encore été entièrement mis en oeuvre alors que les risques demeurent élevés sur le plan géopolitique (Banque du Canada, janvier 2026). Inquiets de ces perspectives sombres et déjà touchés par les effets de l’augmentation du coût de la vie, les Canadiens ordinaires se tournent vers le gouvernement du Canada afin qu’il prenne des mesures pour protéger les emplois et l’économie.

Lors du Forum économique mondial de Davos, le premier ministre Mark Carney a déclaré que « l’ordre ancien n’allait pas revenir ». Pour de nombreux observateurs, le premier ministre canadien a mis de l’avant un nouveau paradigme quant à l’approche économique du Canada, inaugurant une réorientation visant ni plus ni moins à extirper l’économie canadien de son ancrage par trop profond en Amérique du Nord et de sa dépendance intrinsèque vis-à-vis l’économie des États-Unis. Dans le même discours, le premier ministre Carney a mis de l’avant et vanté ses priorités économiques : « Depuis l’arrivée au pouvoir de mon gouvernement, nous avons réduit les impôts à un triple niveau, soit sur le revenu, sur les gains en capital et sur les investissements des entreprises. Nous avons levé toutes les barrières fédérales au commerce interprovincial et nous accélérons la cadence pour investir mille milliards de dollars dans l’énergie, l’intelligence artificielle, les minéraux essentiels, les nouveaux couloirs commerciaux et bien d’autres domaines. D’ici 2030, nous doublerons nos dépenses en matière de défense et nous le ferons de manière à renforcer nos industries nationales. » Ces priorités sont énoncées dans le programme Bâtir le Canada du gouvernement Carney, une liste de projets « d’intérêt national » prioritaires destinés à créer des emplois et à renforcer l’économie canadienne face au manque de fiabilité des États-Unis et au contexte d’incertitude qui règne à l’échelle mondiale.

Ceci dit, des pans entiers de l’économie sont totalement absents du programme « Bâtir le Canada » du gouvernement Carney. Récemment modernisé, le Bureau de gestion des grands projets a pour mission d’éliminer les lourdeurs administratives et de coordonner les autorisations relatives aux « projets d’intérêt national », notamment l’élargissement des infrastructures liées aux énergies fossiles, les projets miniers et autres infrastructures liées à la chaîne d’approvisionnement des matières premières. Bien que ne relevant pas à proprement parler de « l’intérêt national », la construction de nouveaux logements sera assurée par la nouvelle agence gouvernementale Bâtir des logements au Canada.

Un ministre de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique siégera désormais au Cabinet car le gouvernement Carney se concentrera sur l’adoption de l’IA et sur une nouvelle stratégie en matière de technologies visant à accroître la productivité économique. Afin de faire progresser ces secteurs, le gouvernement Carney a offert des déductions fiscales aux entreprises et proposé d’autres incitatifs sans pour autant les lier à des promesses de création d’emplois. Parallèlement, les emplois dans les secteurs de la santé, de l’éducation et d’autres secteurs sociaux, ainsi que les emplois dans le secteur manufacturier canadien, ne sont pas reconnus dans son programme comme des intérêts prioritaires (Gouvernement du Canada, 2026).

Un an après le début du second mandat de Donald Trump, les Canadiens ressentent les effets de toutes ces turbulences économiques. Ainsi, de janvier 2025 à janvier 2026, l’emploi dans le secteur manufacturier au Canada a diminué de 2,7 %, tandis que l’emploi dans le secteur privé a augmenté de 0,8 % et que le travail autonome a diminué de 1,6 %. Au cours de cette première année de bouleversements économiques faisant suite à la réélection de Donald Trump, la croissance de l’emploi dans le secteur public canadien (1,6 %) a permis – dans une certaine mesure – de compenser ces pertes (Statistique Canada, 6 février 2026). Cependant, ces gains dans le secteur public ne vont vraisemblablement pas durer, car le gouvernement Carney s’apprête à mettre en place d’importants ajustements des effectifs dans la fonction publique fédérale (IPFPC, 16 janvier 2026).

Bien que l’approche du gouvernement face à cette crise économique puisse, à première vue, s’apparenter à une réponse keynésienne de type « New Deal » et à une politique industrielle visant à extirper l’industrie canadienne de son ancrage quasi exclusif dans l’industrie des États-Unis, ces projets ne reposent pas sur de nouveaux investissements publics, mais plutôt sur la stimulation des investissements du secteur privé (ce qui a toujours été un défi au Canada, où les investissements des entreprises par travailleur sont parmi les plus faibles parmi les pays de l’OCDE).

La protection des emplois actuels n’est manifestement pas une priorité dans le Plan économique récemment annoncé par le gouvernement Carney. Au contraire, ce sont les suppressions importantes d’emplois dans la fonction publique et la promesse de futurs emplois liés à des projets d’envergure qui constituent l’assise même de ce programme économique. Il convient de souligner que l’approche actuelle du gouvernement Carney pour renforcer et défendre l’économie canadienne semble s’être donnée des priorités différentes de celles mises de l’avant par le passé pour faire face à des situations d’urgence économique telles que la crise financière de 2008 ou les multiples fermetures provoquées par la pandémie de COVID-19.

Pour l’heure, les indicateurs de l’économie canadienne oscillent entre stagnation et récession. Si la guerre commerciale avec les États-Unis a introduit un élément d’incertitude important dans les perspectives économiques du Canada, d’autres sources d’incertitude – telles que le changement climatique, le sous-investissement chronique dans les soins de santé, les soins aux personnes âgées, les services de garde des enfants, l’éducation – et d’autres secteurs sociaux arrimés à tous les niveaux de gouvernement, ainsi que le marché immobilier canadien, influent également sur ces perspectives.

À peine quelques années après les secousses économiques provoquées par la pandémie de COVID-19, les Canadiens ont à nouveau été frappés dans la dernière année par l’incertitude économique liée aux droits de douane américains, l’augmentation du coût de la vie et la hausse du chômage. Beaucoup attendent une intervention du gouvernement face à cette crise, mais croient-ils vraiment que les priorités du gouvernement Carney soient la solution face à la situation actuelle? Sur qui les Canadiens pensent-ils pouvoir compter pour protéger leurs emplois, aider les collectivités à traverser cette période difficile, et quelle est leur vision quant à l’avenir économique des ménages? La présente étude vise à répondre à ces questions à un tournant décisif dans l’histoire de notre pays.


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